{"id":2178,"date":"1998-04-23T16:09:36","date_gmt":"1998-04-23T14:09:36","guid":{"rendered":"http:\/\/rostrenenfc.fr\/?p=2178"},"modified":"2019-01-31T16:10:50","modified_gmt":"2019-01-31T15:10:50","slug":"laiques-17-cathos-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rostrenenfc.fr\/index.php\/1998\/04\/23\/laiques-17-cathos-11\/","title":{"rendered":"La\u00efques 17, cathos 11"},"content":{"rendered":"<p><u><strong>Le Nouvel Observateur<\/strong><\/u><strong><br \/>\nSemaine du 23\u00a0Avril 1998<\/strong><\/p>\n<p><u><\/u><u><strong><span style=\"font-size: medium;\"><span class=\"surtitrePage\">Rostrenen: laiques 17, cathos 11<br \/>\n<\/span><\/span><\/strong><\/u><strong><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"color: #4c4c4c;\"><span class=\"surtitrePage\">Deux clubs de foot et une passion<\/span><br \/>\n<\/span><\/span><\/strong><br \/>\n<span class=\"chapoPage\"><span style=\"color: #666666;\">Dans ce bourg breton, il y a longtemps que l&rsquo;on a compris que ce jeu est, comme dirait Clausewitz, une autre fa\u00e7on douce de se faire la guerre.<\/span><\/span><br \/>\nVonette a tout gard\u00e9. Les photos piqu\u00e9es d&rsquo;humidit\u00e9 o\u00f9 posent fi\u00e8rement des gaillards aux tenues impeccables, les articles jaunis des exploits de ses h\u00e9ros. Elle se souvient de tous les noms, de tous les matchs, restitue avec pr\u00e9cision les scores et les noms des buteurs. Dans l&rsquo;alignement exact du buffet, la t\u00e9l\u00e9vision est pour l&rsquo;instant muette. Mais Vonette, 70ans pass\u00e9s, ne manque pas une retransmission. <i>\u00abDame, je suis une acharn\u00e9e de foot, <\/i>rigole-t-elle. <i>C&rsquo;est normal: je suis n\u00e9e presque dessus.\u00bb<\/i> D&rsquo;un geste elle d\u00e9signe les champs auxquels est adoss\u00e9e la ferme de ses parents, o\u00f9 elle vit toujours: <i>\u00abA partir de 1909, on a lou\u00e9 le terrain au Club\u00bb<\/i> \u2013 elle prononce <i>clube.<\/i> C&rsquo;est dans la cuisine de ses parents que venaient s&rsquo;\u00e9tancher les soifs d&rsquo;apr\u00e8s-match. Le puit dans la cour faisait office de douche. Tout naturellement elle a pris la suite, jusqu&rsquo;\u00e0 devenir une figure de Rostrenen. Elle pr\u00e9vient d&#8217;embl\u00e9e: <i>\u00abJe suis clubiste et de bonne gauche, pas comme les corbeaux noirs d&rsquo;en face.\u00bb \u00abCette image est mensong\u00e8re,<\/i> r\u00e9torque sans rire un monsieur \u00ab\u00a0d&rsquo;en face\u00a0\u00bb, qui pr\u00e9f\u00e8re rester anonyme.<i> Depuis Vatican II, le clerg\u00e9 ne nous soutient plus gu\u00e8re.\u00bb<\/i><br \/>\nTous les lundis, en ouvrant leur journal, Vonette et l&rsquo;anonyme se pr\u00e9cipitent sur les r\u00e9sultats du week-end. V\u00e9rifier, dans l&rsquo;ordre, que son \u00e9quipe a gagn\u00e9, et que les autres ont perdu. Combien sont-ils \u00e0 parcourir ces m\u00eames lignes en d\u00e9but de semaine? On dit que chaque Rostrenois est d&rsquo;un camp ou de l&rsquo;autre. Qu&rsquo;on supporte l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des deux \u00e9quipes selon sa famille de pens\u00e9e. Le foot ici, c&rsquo;est du s\u00e9rieux.<br \/>\nA Rostrenen, on parle de foot comme on d\u00e9battrait de politique: avec des mots graves. Plant\u00e9e aux confins de trois d\u00e9partements bretons, la ville compte quelque 4000 habitants, un h\u00f4pital qui emploie 1000 personnes, des jeunes qui d\u00e9sertent un peu plus nombreux chaque ann\u00e9e et plus de 300 joueurs de football. Un gros bourg paisible. Mais le feu couve sous le granite. Car Rostrenen est divis\u00e9e en deux. Y coexistent encore deux \u00e9coles, deux coll\u00e8ges&#8230; et deux clubs de foot: le Club sportif rostrenois et l&rsquo;Avant-Garde rostrenoise. Les la\u00efques contre les cathos.<br \/>\nCe centre de la Bretagne, oubli\u00e9 par les touristes et par les am\u00e9nageurs du territoire, cet Ouest agricole qui voit peu \u00e0 peu s&rsquo;\u00e9teindre ses fermes est une terre de football. Guingamp n&rsquo;est pas loin, dont le maire No\u00ebl Le Gra\u00ebt est aussi pr\u00e9sident de la Ligue. Mais le foot ici est plus qu&rsquo;un simple jeu de ballon. Sur le terrain se d\u00e9nouent des enjeux autrement plus importants que le nombre de buts marqu\u00e9s par telle ou telle \u00e9quipe. Le foot r\u00e9gule, cristallise les rivalit\u00e9s et permet, comme le souligne un jeune Rostrenois, <i>\u00abde ne pas se taper dessus\u00bb<\/i>. A entendre ses habitants, la ville serait divis\u00e9e en deux clans irr\u00e9conciliables. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les la\u00efques, issus et amoureux de l&rsquo;\u00e9cole publique, supporters inconditionnels du CSR (le fameux \u00abClube\u00bb) et non moins inconditionnels \u00e9lecteurs de gauche. Un temps tent\u00e9 par le \u00abfootball-progr\u00e8s\u00bb, utopie autogestionnaire des ann\u00e9es 70 oblige, le Club est revenu \u00e0 un fonctionnement plus classique. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les fid\u00e8les de l&rsquo;\u00e9cole priv\u00e9e, plut\u00f4t \u00e0 droite et abonn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9quipe issue du patronage d&rsquo;antan, cr\u00e9\u00e9 dans les ann\u00e9es 20 par le vicaire du cru. Et depuis des g\u00e9n\u00e9rations, les \u00abclubistes\u00bb et les \u00abA.G.Ristes\u00bb se livrent une douce gu\u00e9guerre par r\u00e9sultats sportifs interpos\u00e9s. \u00abInstits la\u00efques et sectaires\u00bb contre \u00abrepr\u00e9sentants de la calotte\u00bb, Clochemerle est breton. Mais le clivage n&rsquo;est pas que folklorique. On ne fait pas les choses \u00e0 moiti\u00e9: dans les ann\u00e9es 80, le maire \u00e9tait communiste (comme le conseiller g\u00e9n\u00e9ral aujourd&rsquo;hui), il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9log\u00e9&#8230; par le cur\u00e9 de la ville.<br \/>\n<i>\u00abIci, on na\u00eet et on meurt AGR ou CSR\u00bb,<\/i> explique Jean-Yves. Cet infirmier, qui esp\u00e8re f\u00eater ses cinquante ans au Stade de France le 12 juillet pour la finale de la Coupe du Monde, est un fervent clubiste. <i>\u00abC&rsquo;est comme \u00e7a, c&rsquo;est de famille: quand on va \u00e0 la la\u00efque, on est CSR. Si on va \u00e0 Compostale, l&rsquo;\u00e9cole priv\u00e9e, on est AGR.\u00bb<\/i> Une r\u00e8gle immuable. Jean-Yves a jou\u00e9, bien s\u00fbr, mais surtout beaucoup support\u00e9 et particip\u00e9 aux traditionnelles troisi\u00e8mes mi-temps. Avec Marie-Claire, sa belle-s\u0153ur, ils ont \u00e9t\u00e9 de tous les d\u00e9placements, piliers du car des supporters qui sillonnait la r\u00e9gion. Une \u00e9quipe que Jean-Yves n&rsquo;a jamais vu jouer, c&rsquo;est celle du patronage: <i>\u00abLeur payer une entr\u00e9e? Pas question!\u00bb<\/i> Ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas, les jours de match de l&rsquo;AGR, d&rsquo;aller tra\u00eener du c\u00f4t\u00e9 du stade, <i>\u00abpour voir combien ils ont de spectateurs\u00bb<\/i>.<br \/>\nCamille Bercot a 60 ans pass\u00e9s. Il est m\u00e9decin de campagne. Son p\u00e8re \u00e9tait m\u00e9canicien, mais tenait \u00e0 ce que le petit Camille passe son bachot. On l&rsquo;inscrivit donc \u00e0 Compostale (il n&rsquo;y a pas de lyc\u00e9e public \u00e0 Rostrenen). <i>\u00abVoil\u00e0 pourquoi je suis entr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;AGR, <\/i>explique aujourd&rsquo;hui le docteur, qui pr\u00e9sida le club pendant plus de trente ans.<i> Je suis fid\u00e8le \u00e0 ce qu&rsquo;on m&rsquo;a inculqu\u00e9 quand j&rsquo;\u00e9tais petit.\u00bb<\/i> Il avait 15 ans \u00e0 la sortie de la guerre et se souvient tr\u00e8s bien que pendant une ann\u00e9e les deux \u00e9quipes ont tent\u00e9 la fusion. Ce fut l&rsquo;\u00e9chec, <i>\u00abpour des raisons politiques\u00bb, <\/i>explique-t-il pudiquement; et chacun retourna \u00e0 son bercail. Depuis, le m\u00e9decin de l&rsquo;AGR a assist\u00e9 \u00e0 de nombreux derbies. Les derbies, parties fi\u00e9vreuses o\u00f9 Rostrenen re\u00e7oit Rostrenen, c&rsquo;est un peu comme un duel Peppone-Don Camillo ou comme les \u00e9lections: \u00e7a permet aux deux camps de se compter. Depuis 1955, les deux clubs se sont affront\u00e9s 32 fois. Les la\u00efques sont les grands vainqueurs avec 17 victoires, contre 11 aux cathos et 4 matchs nuls. Mais depuis quelques ann\u00e9es, le vent tourne et l&rsquo;ancien patronage a repris l&rsquo;avantage. 1995 fut l&rsquo;ann\u00e9e noire de la gauche rostrenoise. Il a fallu encaisser un Chirac pr\u00e9sident, une d\u00e9faite aux \u00e9lections municipales et la mont\u00e9e en division sup\u00e9rieure (division d&rsquo;honneur r\u00e9gionale) de l&rsquo;\u00e9quipe premi\u00e8re de l&rsquo;AGR. <i>\u00abLa honte sur nous!\u00bb,<\/i>disent encore les clubistes, alors que les A.G.Ristes ont le triomphe modeste: <i>\u00abOn a \u00e9t\u00e9 longtemps dans l&rsquo;ombre, mais nos efforts ont pay\u00e9 et notre travail est r\u00e9compens\u00e9.\u00bb<\/i><br \/>\nQuand les pieds ont parl\u00e9, si l&rsquo;on ose dire, apr\u00e8s le coup de sifflet final de l&rsquo;arbitre, vient le temps de la bagarre psychologique. Rumeurs, mensonges, secrets, manipulations, on se croirait en pleine guerre froide: tout est bon pour d\u00e9stabiliser l&rsquo;autre camp. Ainsi en est-il de la question des joueurs qui ne sont pas n\u00e9s \u00e0 Rostrenen mais qui sont recrut\u00e9s, comme chez les pros, dans d&rsquo;autres clubs. Jacques Coadic est un fou de football. Chroniqueur sportif pour une feuille locale, il conna\u00eet comme personne le foot des C\u00f4tes-d&rsquo;Armor. Il d\u00e9cortique chaque dimanche les matchs du championnat et sait faire venir les plus talentueux des joueurs dans son \u00e9quipe. A l&rsquo;aff\u00fbt de tous les talents, il est l&rsquo;artisan de la r\u00e9ussite actuelle de l&rsquo;AGR. Probl\u00e8me: l&rsquo;homme a \u00e9t\u00e9 pendant sept ans responsable des juniors du CSR. Il est donc consid\u00e9r\u00e9 comme un tra\u00eetre. Des rumeurs circulent. On dit qu&rsquo;il a <i>\u00abtout fich\u00e9 dans son ordinateur\u00bb <\/i>et qu&rsquo;il <i>\u00abpille les joueurs sans vergogne en leur proposant de l&rsquo;argent ou du boulot\u00bb<\/i>. Dans les ann\u00e9es 70 d\u00e9j\u00e0, les dirigeants du patronage avaient \u00e9t\u00e9 surnomm\u00e9s les <i>\u00abpatro-dollars\u00bb<\/i>. <i>\u00abLes cur\u00e9s, pour amorcer, ils sont toujours pr\u00eats \u00e0 donner le sou\u00bb,<\/i> dit Vonette. En face, on se gausse de la frilosit\u00e9 et de l&rsquo;archa\u00efsme presque stalinien des cadres du club la\u00efque: <i>\u00abPour garder la ligne politique, ils restent entre eux et refusent de faire venir des joueurs de l&rsquo;\u00e9tranger.\u00bb \u00abL&rsquo;\u00e9tranger\u00bb, <\/i>\u00e9videmment, commence au bout de la route.<br \/>\nCertains disent que l&rsquo;affrontement entre les deux blocs n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;il \u00e9tait, que la tension s&rsquo;est nettement apais\u00e9e, que les jeunes ne sauraient plus gu\u00e8re ce qui fait la diff\u00e9rence entre les deux clubs. Que les passions politiques, ici comme ailleurs, se seraient affaiblies. Voire. Le 16 mai, cinq trentenaires mettent fin \u00e0 leur carri\u00e8re au CSR. Le club organise pour l&rsquo;occasion un jubil\u00e9, comme chez les pros. Pas un joueur de l&rsquo;Avant-Garde rostrenoise n&rsquo;est convi\u00e9 \u00e0 la f\u00eate&#8230;<\/p>\n<p><strong><span class=\"gras\">Isabelle Monnin<\/span><br \/>\n<\/strong><span class=\"italic\">Le Nouvel Observateur<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Nouvel Observateur Semaine du 23\u00a0Avril 1998 Rostrenen: laiques 17, cathos 11 Deux clubs de foot et une passion Dans ce bourg breton, il y a longtemps que l&rsquo;on a compris que ce jeu est, comme dirait Clausewitz, une autre fa\u00e7on douce de se faire la guerre. Vonette a tout gard\u00e9. 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